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Bonjour a tous,
Voici (enfin) des nouvelles de l'expédition Ultima Cordillera 2006.
Des difficultés de communication depuis la Cordillera Darwin et de suivi depuis la France expliquent ce long silence. Notre téléphone Iridium s'est avéré capricieux, en particulier avec des batteries impossibles à recharger. Nous avons alors décidé de conserver l'énergie pour un éventuel contact de sécurité et de ne plus effectuer les vacations Iridium prévues.
Après la découverte de l'état déchiqueté du glacier Marinelli et l'installation d'un campement entre deux lignes de crevasses, nous avons entrepris les deux travaux qui allaient nous occuper pour le reste de la première partie de l'expédition : Les études scientifiques et l'attente. Et ce n'est pas forcément ce que l'on croit qui allait nous fatiguer le plus. Car l'attente dans la tente est beaucoup plus fatigante que ce que l'on croit, et ce n'est finalement pas du repos. Mouillés, pris dans les vents, sans cesse en train de refaire les ancrages arrachés, ces longs moments "à ne rien faire" deviennent pénibles et épuisants. C'est surtout devenu vrai après que l'une de nos tentes aille été rendue inutilisable, arceaux cassés et toiles déchirées par la tempête. Serrés dans les deux tentes qui nous restaient, l'espace pour faire sécher un tant soit peu nos affaires, s'est encore réduit. Sans parler des ronflements en stéréophonie de nos compagnons chiliens dont Bernard Francou pourrait vous dire quelques mots.
Quant à la progression sur le glacier, de pénible et lente, elle est devenue, au fil des jours, encore plus complexe et dangereuse. Le nombre de crevasses, innombrables et dans tous les sens nous obligeaient à faire des détours sans fin. Pour franchir 100m, c'est 500, 600 mètres, parfois plus, qu'il fallait exécuter, parfois en jouant au funambule sur certains ponts ou au champion de saut en longueur, avec des charges de plusieurs dizaines de kilos sur le dos. Puis, les fortes précipitations de neige et le vent se sont amusés à nous compliquer un peu la tâche. Chaque jour le vent balayait la neige, recouvrant les crevasses tout en effaçant nos traces, créant un beau drap blanc uniforme image immaculée d'un linceul- pas suffisamment solide cependant pour supporter nos poids.
Dans ces conditions, nous avons commencé à nos poser de sérieuses questions, avec Karine, sur nos chances d'effectuer la traversée prévue. En avançant à la vitesse de 200 à 300 mètres heure, et en ajoutant les jours de tempêtes, la distance prévue devenait rédhibitoire. Sans parler des dangers objectifs au vu du nombre de chutes dans les crevasses qu'imposent les innombrables ponts de neige. Bernard, Marcelo, et José également très surpris par l'état des glaciers, nous ont également fortement incités à ne pas poursuivre actuellement cette tentative. Nous avons décidé de ne prendre une décision qu'au dernier moment, en fonction de l'évolution des précipitations de neige et de la météo.
Finalement, tous nos doutes ont été balayés lors du retour de l'équipe scientifique. Lors des portages pour redescendre l'équipement, les chutes dans les crevasses ont été nombreuses heureusement a chaque fois stoppée par la corde ou le peu de largeur de certaine ouvertures- et se relever avec des sacs de 40 kilos devenait à chaque fois plus pénible. C'est finalement presque dans la dernière de ces crevasses que je me suis tapé le genou en tombant contre une stalagmite de glace, me sortant légèrement la rotule en me distendant les ligaments. Une blessure de faible importance et sans conséquence à long terme, mais qui durant un mois m'empêche de marcher avec facilité, et en tous les cas pas avec une charge lourde et dans un terrain torturé. La décision de repousser la seconde partie de l'expédition devenait dès lors inévitable, et nous avons préparé le matériel en conséquence et effectuer des dépôts d'équipement sur place afin de pouvoir très vite nous remettre à pied d'œuvre lors de notre retour.
Et maintenant…
Nous sommes depuis quelques jours de retour en France. Diagnostique fait, ma blessure, sans gravité majeure, me bloque cependant pour au moins un mois. Ce temps nous aurait dès lors rapproché trop de l'hiver et de ses journées trop courtes pour faire de l'exploration où la visibilité est capitale. Sans compter que nous ne pouvions avoir la certitude qu'il allait neiger suffisamment pour rendre le terrain assez stable. Nous avons donc pris la décision de repousser la seconde partie de l'aventure au printemps austral, soit octobre-novembre 2006, et de rentrer en France en attendant, afin de mieux pouvoir travailler sur les résultats scientifiques. Car bien que tous les travaux prévus n'aient pas pu être effectués, cette première partie est loin d'avoir été inutile. Nous ramenons des données météorologiques, topographiques et plus particulièrement entomologiques d'une grande importance qui maintenant vont pouvoir être analysées avec calme. Sans parler des observations visuelles des glaciers effectuées par les glaciologues, particulièrement intéressés par le Marinelli et d'autres glaciers observés, de loin. Une certitude, nous le savions déjà plus ou moins mais rien ne vaut des données objectives, rien ne réagit en ces lieux comme ailleurs. Et cette expédition a permis, non pas encore d'apporter des réponses, mais de persuader certains milieux scientifiques, chiliens en particulier, de l'importance d'effectuer maintenant des observations à long terme. Si un seul résultat avait du exister, ce dernier point à lui seul aurait justifié cette partie scientifique. Nous avons déjà pu établir un nouveau programme d'observation à long terme que va effectuer la CEQUA, notre partenaire scientifique chilien à Punta Arenas, et qui débutera lors de notre retour pour la seconde partie d'Ultima Cordillera 2006. Mais il semblerait que nous ayons ramené bien plus que cela, et nous vous tiendrons au courant en temps et lieux, une fois les analyses effectuées.
Quant à l'état des glaciers que nous avons trouvés sur notre chemin, cela reste un questionnement majeur. Tout semble aller si vite, se modifier si vite. Certes, nous étions en mars alors que notre première expédition avait été réalisée en janvier. Il est donc logique que le glacier ait été plus ouvert et nous nous y attendions. Mais cela n'explique pas la différence énorme entre 2004 et 2006 que nous avons pu observer, et les images aériennes de 2001 et de 2003, dans les deux cas effectuées en mars, montrent des glaciers certes ouverts, mais tout a fait praticables et relativement propres. José Araos pense que le glacier a subi une forte accélération ces deux dernières années, ce qui expliquerait en partie ses forment torturées. Mais on presque l'impression que le glacier est "tombé", en se fracassant au sol. Une théorie pas totalement stupide, vu qu'une équipe allemande qui ont installé des sismographes en Terre de Feu- a observé des activités au cours de 2005, et nous attendons leurs analyses pour savoir si ces secousses auraient touché le secteur du Marinelli. Quant aux températures, elles ont atteint des records de chaleur au cours de l'été 2005-06 avec des précipitations à l'avenant, et le Marinelli ne cesse de reculer à vitesse grand V. Toutes ces données sont, bien entendu, une illustration grandeur nature de ce fameux réchauffement global dont tout le monde parle, mais qui se vit dans ces endroits de manière précipitée. Si les cycles de réchauffement-refroidissement sont normaux, il y a bien une accélération anormale depuis une trentaine d'années que rien ne semble devoir arrêter. Une accélération qui pourrait voir disparaître bon nombre de glaciers, modifier profondément certains paysages et transformer la faune et la flore en bien des lieux. Et la région de la Cordillera Darwin pourrait faire partie des endroits les plus violemment touchés. Autant de données, tristes à notre échelle, mais qui ne peuvent que nous inciter, outre à prôner aux monde de faire attention à sa terre un message déjà largement diffusé et qui n'a que bien peu d'impact face aux intérêts économiques- de continuer d'aller voir ces lieux magiques et qui dégagent, encore, une sensation de puissance hors norme… Avant qu'ils ne disparaissent.
Alors Ultima Cordillera 2006; loin d'être terminée, ne prend que quelques instants de pause, afin de mieux repartir. La suite débutera dans les premiers jours d'octobre afin de continuer ce rêve de découvrir et de vivre au cœur de l'un des derniers bastions vierges de notre planète, qui ne se livre pas facilement mais sinon, pourquoi resterait-il vierge ? - mais au cœur duquel la vie est si intense.
En attendant, nous allons suivre de près l'analyse des différentes données, réparer une partie de notre matériel durement touché et nous reposer et, pour moi, remettre physiquement, afin d'être totalement près le jour où, une nouvelle fois, le bateau quittera le port de Bahia Mansa pour une nouvelle expérience au cœur des origines du monde.
Nous vous tiendrons bien entendu au courant des différents éléments liés à la suite de l'expédition. Il semblerait par ailleurs que vous n'ayez pas été bien informé des différents passages radio et presse, entre autre sur France Info et RFI. Nous allons faire en sorte que le suivi soit mieux effectué et, en attendant, profiter bien de ce printemps fleurissant en buvant un verre à la santé du monde. Cela lui fera du bien.
Pour Ultima Cordillera 2006,
Christian Clot
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